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L’esprit des lieux

Entretien par Christophe Loubes. Photographie par Letizia Le Fur.

Arts

L’esprit des lieux

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L’esprit des lieux

Quand le château se met à jouer.

L’esprit des lieux

Citoyens du monde. Michael League, bassiste américain installé dans une petite ville de Catalogne. Bill Laurance, pianiste anglais partagé entre la Grande-Bretagne et les États-Unis. Avant tout connus pour avoir fait de Snarky Puppy l’un des groupes phares de la scène jazz fusion du XXIe siècle, en sortant le genre de la virtuosité stérile qui l’avait empoisonné dans les années 80, pour le rapprocher du hip-hop et de la nu-soul. Mais avec eux on parlera tout autant de Bill Evans, de Stravinsky, des Stone Roses ou de musique turque.

Tout cela, et d’autres influences encore, on en trouve le reflet dans les salons du château où le duo a installé ses instruments. Un oud et une basse acoustique pour Michael ; un piano à queue et un piano droit pour Bill. Ce projet à deux est résolument acoustique et minimaliste. Contrepied ou voie parallèle pour un duo qui s’installe dans la durée. Ici, à Palmer, s’enregistre déjà leur troisième album, sous la houlette de Nic Hard, ingénieur du son de Snarky Puppy, mais aussi d’Ute Lemper, Harold López-Nussa ou Youssou N’Dour.

Bill Laurance au piano et Michael League à l’oud enregistrent Close to Home dans un salon du Château Palmer.

Château Palmer : Cet enregistrement, à Château Palmer, est le troisième de votre duo. Qu’est-ce qui a le plus changé par rapport aux deux précédents ?

Michael League :
Les deux premiers albums ont été enregistrés dans mon studio, où j’ai tout ce qu’il faut pour isoler et contrôler le son. Tout cela, on ne l’avait pas ici, nous avons donc fait le choix de laisser les sons de l'extérieur entrer dans les micros. C’était chouette d’intégrer les oiseaux, le vent, les gens qui traversent le village.

Bill Laurance :
La plus grande différence, c’est le château. À mon avis, ce qu’on doit rechercher lors d’un enregistrement, c’est capter tout ce qui forme un moment de musique. À Palmer, nous avons été en contact avec un certain type de réverbération, des chants d’oiseaux, des bruits d’allées et venues. Tous ces sons qu’on éliminerait dans un vrai studio, nous avons au contraire cherché à en faire quelque chose parce que c’était une expérience unique d’être ici.

« Nous avons fait le choix de laisser les sons de l’extérieur entrer dans les micros. »
Michael League
Michael League joue de l’oud dans un salon du Château Palmer, à travers une fenêtre où se reflètent les jardins.

Château Palmer : Cette atmosphère a-t-elle influencé votre jeu ?

Michael League : Être accueilli dans un endroit aussi incroyable, ça change forcément des choses. Avoir des gens qui vous servent des repas préparés avec soin, pouvoir se concentrer sur le disque en projet... Quand on évolue dans un lieu où tout est fait à un très haut niveau, ça vous pousse à la plus haute exigence.

Bill Laurance : En jouant je voyais les vignes, le vent dans les arbres... Je crois que c’est important de garder un lien instinctif avec la nature. À Londres, j’ai un studio au fond de mon jardin, où j’ai planté des graminées. Je les regarde danser quand je joue. Ici, il y avait quelque chose de très inspirant dans le fait d’être immergé dans un tel environnement, où on produit un vin de cette qualité, qui exige une attention aux détails, de la persévérance, un engagement sur le long terme.Plus on passe du temps sur des choses qui ont de la valeur, plus cette valeur a des chances d’être grande. En ce moment je travaille à laisser la musique me dire quoi jouer, ne pas forcer les choses, les laisser venir naturellement. Il n’y a pas de meilleur endroit pour y arriver qu’un château comme celui-ci.

Un arbre aux fleurs roses entouré d’une végétation luxuriante dans les jardins du Château Palmer.
Bill Laurance au piano pendant l’enregistrement de Close to Home dans un salon du Château Palmer.

Château Palmer : On a qualifié ce duo de projet « anti-Snarky Puppy ». Êtes-vous d’accord ?

Michael League : Oui, sans doute. Notre duo est très minimaliste alors que Snarky Puppy est maximaliste. Nous n’utilisons pas de batterie ni de claviers électroniques, alors que ces instruments occupent une place très importante dans Snarky Puppy. En termes d’esthétique, nous sommes dans l’exact opposé. Ce qui ne change pas d’un groupe à l’autre, c’est que nous essayons de tirer le maximum des morceaux, de raconter une histoire. Si Snarky Puppy a connu un tel succès dans le circuit « jazz et assimilés », c’est que, dès le début, nous avons placé la notion de chanson au centre de notre travail.

Dans le monde du jazz, les chansons ne sont généralement qu’un prétexte pour improviser, alors qu’elles sont le cœur même de notre musique. Il peut y avoir de l’improvisation à la marge. Dans Snarky Puppy comme dans ce duo, nous faisons de la pop. Il n’y a pas de chanteur, mais c’est de la pop. L’idée est toujours de dire beaucoup avec peu.

Bill Laurance, Michael League et Andreas Brandis échangent lors de l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.

Bill Laurance : Quel que soit le groupe, l’idée reste d’écrire des chansons et de les mettre en valeur. Ce qui change, c’est la dynamique : comme nous ne sommes que deux, la marge de dynamique sonore qu’on peut explorer est plus large. L’autre point commun avec Snarky Puppy, c’est la notion de dialogue et d’échange. Sauf qu’ici, la conversation se déroule seulement entre deux musiciens. Ce duo est surtout le témoignage de notre amitié et du goût que nous partageons pour les différentes musiques du monde.

Dans ce projet, nous n’écartons aucun genre, aucune influence. Ce que nous avons toujours cherché à dire, Michael et moi, c’est « music is music » : quels que soient les styles, les ressources musicales restent les mêmes. Quand Mike joue de l’oud, un instrument qu’on associe habituellement au Moyen-Orient, il ne cherche pas à s’inscrire dans cette tradition. Il l’aborde avec sa sensibilité à lui, dans laquelle on retrouve des éléments de blues ou de musiques latino-américaines. Il montre qu’il n’y a pas de barrières entre les genres, que la musique est un langage universel. Nous avons eu la chance de voyager un peu partout dans le monde, d’y rencontrer d’autres musiciens qui nous ont fait découvrir les musiques de leurs pays. Ce projet nous permet d’assembler toutes ces influences. Nous pouvons jouer un blues, une chanson pop, une samba, un rythme turc à cinq temps. Tout est possible.

Michael League joue de l’oud pendant l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.

Château Palmer : Qu’est-ce qui vous plaît dans le fait de jouer 100 % acoustique ?

Michael League : Que le volume sonore soit bas. C'est agréable de jouer doucement. Avec Snarky Puppy, il m’est arrivé d’en avoir marre d’être sur scène au bout d’une heure et demie, de ne plus me préoccuper de la qualité de ce qu’on jouait, parce que le son était trop fort. Avec ce duo, nous avons donné des concerts d'une heure quarante et j'avais l'impression que j’aurais pu jouer encore deux heures, juste parce que mes oreilles étaient encore en forme. Mais ce que j’aime aussi, c’est la grande liberté que l’acoustique offre. On a un éventail plus large de dynamiques et on peut exprimer beaucoup de choses en jouant sur cette variété. J’adore ça.

Bill Laurance : Le signal acoustique, c’est la source de la musique. Un instrument qui résonne dans une pièce, c’est une vibration fondamentale, une expérience physique. Dans le passé, j’ai tourné avec tout un arsenal de claviers, de boîtes à rythmes, de samplers ; aujourd’hui je me tourne de plus en plus vers le piano. Quand il n'y a rien d'électronique, il n'y a rien derrière quoi se cacher. On doit chercher la vérité.

« Quand il n’y a rien d’électronique, il n’y a rien derrière quoi se cacher. On doit chercher la vérité. »
Bill Laurance
Un microphone et un casque installés autour du piano pendant l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.
Michael League et l’équipe écoutent une prise pendant l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.

Château Palmer : Comment avez-vous choisi les instruments avec lesquels vous avez enregistré ?

Michael League : C’est mon set-up habituel : un oud et une basse acoustique. Ce que j’aime dans cette basse, c’est qu’elle ne sonne ni comme une guitare basse, électrique ou acoustique, ni comme une contrebasse. Elle est au carrefour de tous ces sons. Quant à l’oud, j’en ai pris trois, mais ils sont tous turcs et accordés de la même manière. La difficulté avec cet instrument, c’est qu’on ne sait jamais comment il va sonner selon la salle et les autres instruments impliqués dans l’enregistrement. Donc c’était bien d’avoir plusieurs options.

Bill Laurance : Le piano à queue est un Yamaha CFX, instrument époustouflant, avec une mécanique fabuleuse qui permet de jouer très fort ou très doucement. En parallèle, j'avais un piano droit U1, avec une pièce de feutre entre les marteaux et les cordes. Ça atténue l'attaque. Le son est beaucoup plus sourd. Ce combo s'harmonise au final très bien avec l'oud et la basse, réduisant la gamme de fréquences pour laisser plus d'espace à la mélodie. Cela ouvre énormément de possibilités dans ce que je propose. Je peux jouer des accords très doux en ayant une mélodie beaucoup plus claire sur le piano à queue, ou, inversement, une ligne de basse plus profonde sur le piano à queue et une mélodie douce sur le piano droit.

Bill Laurance joue simultanément sur deux pianos pendant l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.

Château Palmer : Vous avez enregistré dans deux pièces différentes. Ce n’était pas compliqué de ne pas vous voir pendant que vous jouiez ?

Michael League : Non, avant l’enregistrement nous avions défini précisément le nombre de mesures pour chaque section dans les morceaux. Et quand certaines restaient ouvertes, nous nous sommes fait confiance. Chacun de nous sait repérer le moment où l’autre veut passer à la section suivante. Nous nous connaissons très bien !

Bill Laurance : Ça fait 22 ans que nous travaillons ensemble. Nous savons comment éviter certains pièges. Nous avons préparé les morceaux avec beaucoup de précision. Comme notre planning était serré, les structures devaient être claires. Avant la session d’enregistrement nous nous sommes envoyés beaucoup de démos l’un à l’autre. Nous avons beaucoup discuté entre nous et savions clairement ce que nous voulions en arrivant à Château Palmer. Le bon moment, c’est quand ce que nous avons mis en place ensemble est meilleur que l’addition de ce que nous avons apporté séparément.

Michael League et Bill Laurance échangent avec l’équipe pendant l’enregistrement de Close to Home au Château Palmer.

Château Palmer : Vous avez composé spécialement pour cette session ?

Michael League : Nous sommes arrivés avec une liste de chansons que nous avons classées par ordre de priorité et nous avons adapté cet ordre en fonction de ce qui se passait pendant les sessions de travail. Parfois il a fallu trois heures et demie pour que le morceau prenne vie, parfois ça s’est fait en trois minutes. Sur chaque titre nous avons travaillé jusqu'au moment où nous avons senti que ça ne servait plus à rien de continuer. Nos chansons avaient déjà une structure assez précise au moment d’enregistrer, mais nous avons pu nous dire « on enlève ce refrain », « on double ce pont » ou « on met un solo ici ». Ce que nous n’avons pas changé, ce sont les mélodies.

Bill Laurance : Nous avions écrit une quinzaine de morceaux. L’idée, c’était de les enregistrer tous, puis de voir ceux qui nous touchent vraiment, qui reflètent toute la palette d’émotions et d’influences que nous voulons exprimer. Il peut y avoir du blues, de la soul, du jazz, de la pop, du reggae, de la musique classique, de l'électro, du grunge, de la musique du Moyen-Orient... Il y a eu beaucoup d’allers-retours entre nous. Quand l’un apportait une grille d’accords, l’autre ajoutait une mélodie. Ce qui fait la beauté de ce projet, c’est la place que nous nous accordons mutuellement.

Le Château Palmer aperçu derrière un arbre en fleurs dans les jardins de la propriété.

Château Palmer : À deux, est-ce que vous cherchez plus à remplir l’espace sonore qu’avec Snarky Puppy, où vous êtes huit ?

Michael League : Non, quand nous avons lancé ce duo, nous avions effectivement tendance à remplir l’espace sonore parce que nous nous sentions vulnérables, mais avec le temps nous avons compris que c’est le contraire qu’il faut faire : faire en sorte que l’espace sonore devienne le troisième membre du groupe. Nous laissons la musique respirer : placer un long accord plutôt qu’une figure rythmique, faire résonner une note plutôt que la répéter...Notre premier album à deux était déjà guidé par cette idée de minimalisme, mais nous avions quand même tendance à rechercher une certaine richesse sonore, en enregistrant des overdubs après la première prise. Ça, c’est quelque chose que nous avons complètement laissé de côté dans le deuxième album. Nous nous sommes dit « on garde quelque chose de live, de naturel » et le résultat nous est apparu bien meilleur. Ce troisième disque va encore plus loin dans cette direction : nous sommes tout simplement dans une maison en train de jouer, avec des oiseaux qui chantent et des gens qui passent autour de nous, et c’est ce que nous enregistrons.

Bill Laurance : Ce qu’il faut, c’est faire les bons choix, ceux qui servent la composition. Avec ce duo nous sommes dans le « less is more ». Moins on joue, moins on enrichit les harmonies, plus le résultat peut être direct. Nous essayons constamment de dégraisser les morceaux pour trouver ce qui en fait la chair, de ne retenir que ce qui raconte quelque chose. Ce projet, c’est l’inverse de Snarky, où nous avons toute une texture sonore avec laquelle nous jouons. Mais ça marche aussi grâce à l’alchimie qui existe entre Michael et moi, la magie qui nous permet de réagir l’un à l’autre. Même si nous aimons nous donner des consignes très précises, nous essayons le plus possible de laisser cette spontanéité s’exprimer.

« Nous laissons la musique respirer »
Michael League
Bill Laurance au piano pendant l’enregistrement de Close to Home dans un salon du Château Palmer.

Château Palmer : Au bout du compte, diriez-vous que Château Palmer a été l’une des personnalités de cet album ?

Michael League : Oui, ça a plus ou moins été le troisième membre du groupe. Quand on écoute ces chansons, on entend le château, la campagne, la vie qui anime cet endroit.

Bill Laurance : Cette collaboration entre ACT et Château Palmer est une très belle idée, une belle histoire de confiance. Michael et moi, nous avions envie de nous inscrire dedans. Peut-être que, finalement, nous n’avons fait que canaliser l’esprit de ce lieu chargé d’histoire.

« Quand on écoute ces chansons, on entend le château, la campagne, la vie qui anime cet endroit. »
Michael League

Photographie par Letizia Le Fur.

CLOSE TO HOME a été enregistré par Michael League et Bill Laurance à Château Palmer à la fin du printemps 2026. L’album sortira le 13 novembre 2026 chez ACT Music, aux formats CD, vinyle et digital. Une édition spéciale « Edition IV », pressée sur vinyle audiophile 180 grammes, accompagnera cette sortie. CLOSE TO HOME marque la quatrième collaboration entre Château Palmer et le mythique label allemand ACT.